La cigale est une fourmi

Tout commence par une confusion.

Le 12 novembre 2015, Ramïn Farhangi, cofondateur de l’École Dynamique, enregistre une conférence TEDx pionnière intitulée « Pourquoi j’ai créé une école où les enfants font ce qu’ils veulent. » Le titre, volontairement troublant, porte en lui et avec beaucoup d’esprit l’entièreté de la philosophie Sudbury : dans nos établissements, pas de voie pavée vers l’avenir, pas de phare indiquant la côte, pas d’autorité intellectuelle, pas de hiérarchisation des savoirs, pas de dévalorisation des passions ni aucun autre tutorat plus ou moins insidieux. En d’autres termes : les enfants n’ont de guides de vie qu’eux-mêmes et sont libres de penser, de ressentir, d’échouer et de réussir à leur seule façon.

Dès lors, dès la percée de cette brèche dans le rempart monolithique de l’éducation traditionnelle, l’éducation dite « démocratique » montre son visage et, invariablement – et c’est une bonne chose -, s’expose à la critique. D’un côté s’affichent les enthousiastes – idéalistes, militants de l’enfance, parents soucieux ou révoltés, changeurs de monde… -, de l’autre, les sceptiques. C’est dans ce dernier camp qu’au pays de La Fontaine naît la confusion, bien légitime tant l’argumentaire porté par le modèle éducatif Sudbury est déroutant, et que s’offusquent les plus perplexes : « Farhangi et sa clique voudraient faire de nos écoles de fourmis des champs de cigales ! »

« La Cigale, ayant chanté tout l’été, se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue » Jean de La Fontaine

Comment survivront nos enfants cigales si, l’hiver de l’âge adulte venu, ils n’ont fait que chanter tout l’été ? Si la question est une fois de plus légitime, son édifice d’inquiétude – de marbre blanc, car la crainte semble bien noble – s’érige sur un sol marécageux : Farhangi ne nous dit pas que, dans les écoles démocratiques de type Sudbury, les enfants « ne font rien », il nous dit que les enfants « font ce qu’ils veulent ». Et c’est bien là toute la nuance.

Un enfant équilibré qui sommeille sur un canapé ne fait pas rien, il se repose.

Un enfant qui lit une bande dessinée ne fait pas rien : il cultive son imaginaire, converse indirectement avec son auteur, précise sa capacité de lecture, enrichit sa culture esthétique et se dote d’une nouvelle référence culturelle à partager avec ses pairs.

Un enfant qui grimpe ne fait pas rien, il s’oxygène, développe ses capacités physiques, mentales, éprouve son équilibre, tombe, se relève, se fixe à chaque prise un nouvel objectif assorti de défis, évalue sa capacité à relever ces défis, réévalue ses objectifs en conséquence. Il apprend à connaître certaines de ses limites. Il apprend à se connaître.

Un enfant qui joue, qui programme, qui danse, qui écrit, ne fait pas rien, il expérimente, il crée, il confronte, il choisit, il imite, se convainc, se ravise. En d’autres termes, il cultive le mouvement, de corps et d’esprit.

Il fait.

Il vit.

Il n’est nulle part, dans le règne naturel, de prévalence du statique : l’érosion, l’éclosion, le cycle de l’eau, le vieillissement, l’apaisement, la mort progressive d’un son sur le tympan, l’apprentissage, les enflements du bois, etc., sont autant d’avatars du mouvement, de la vie, et c’est ce refus du statique, de la coercition, qui caractérise notre message et, au-delà, la pédagogie portée par la Sudbury Valley School depuis 50 ans.

Oui, dans nos écoles, les enfants ne sont pas contraints : pas plus à rester assis qu’à apprendre les mathématiques, à apprendre à écrire avant d’apprendre à lire, à valoriser le bleu plus que le gris, la physique plus que la photographie, à convaincre par thèse, antithèse et synthèse. Ils sont libres, et être libre, ce n’est pas ne rien faire, c’est s’autoriser à tout expérimenter, y compris l’ennui, le repos et le pas-grand-chose, pour laisser le champ libre à l’éclosion des passions ou, à tout le moins, des intérêts. Et, toujours – toujours -, à l’éclosion du sens.

Alors viennent les objectifs.

Alors viennent les défis.

Alors viennent la stratégie, la réflexion, l’organisation.

Alors viennent les efforts, l’ardeur à faire que l’on prête, à tort, à la fourmi seule.

Alors vient la construction, étayée, toujours, par l’Autre – enfant ou adulte -, ce miroir des possibles, ce messager du réel qui enrichit l’expérience, rappelle les obstacles de la vie, de l’extra-muros, du hors-école, du monde au-delà des murs de l’établissement ; cet Autre qui connaît et nous instruit, par l’échange, de certains des dangers et des brèches que nous oppose ou nous offre l’avenir.

Alors, avec la passion, avec l’intérêt, avec le sens, la cigale consciente de ce qu’elle aime, de ce qu’elle veut, de ses limites, de qui elle est et de quoi est fait le monde, chante toujours, danse toujours, mais la chanson et la chorégraphie de l’épanouissement, du mouvement et du plaisir.

La confusion aura fait croire à certains que les écoles démocratiques veulent changer nos traditionnelles écoles de fourmis en champs de cigales insouciantes vouées au dépérissement : elle leur aura surtout fait oublier qu’aucune cigale ne meurt jamais d’avoir trop chanté, qu’aucune cigale n’est inapte à l’effort censé et raisonné, et que, surtout, aucune n’a jamais oublié, trop envoûtée par sa mélodie et n’en déplaise à La Fontaine, qu’elle devait se préparer ardemment à demain.

Le bloggeur
Cédric Degottex est encadrant et responsable pédagogique à l’école Sudbury “Nikola Tesla” de Lyon.

19 commentaires à propos de “La cigale est une fourmi

  1. Magnifique article et très belle métaphore…
    Bravo et merci, nous avons besoin de ce genre de prose en ces temps incertains concernant l’encadrement législatif sur les apprentissages autonomes !

  2. Quelle belle écriture… Si je monte mon école, je mettrais cet article dans le classeur pour les inspecteurs. Bravo, vraiment

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